Chemin des mines
       Les évadés de France

     Quelques années aprés la guerre d'Espagne et la "Bolsa de Bielsa", pendant la guerre 1939-1945, de nombreuses personnes, militaires ou non, s'évadent de France pour, via l'Espagne, pour rejoindre les forces alliées : pilotes britanniques abattus, pour revenir en Angleterre, juifs sans-papiers, pour fuir la persécution nazie après l'invasion de la zone libre, ou réfractaires au STO. Il y eut ainsi 23000 évadés de France sur 30000 à 33000 tentatives.
        
   Un exemple remarquable de telles évasions mérite une page spéciale dans le présent site parce que cette évasion s'est déroulée dans la région du cirque de Barrosa et parce qu'elle a fait l'objet d'un magnifique récit écrit par l'un de ses membres et dont des extraits figurent ci-dessous.   

    C'est en effet par le port de Barroude, et le cirque de Barrosa, que sont passés de France en Espagne, à la fin du mois de juin 1943, 18 évadés français dont 2 femmes (photo ci-contre, illustrant le livre de Frédéric Sabourin, Franchir les Pyrénées, éd. Ouest-France, 2011, p. 69). L'une d'elles, Simone Arnould-Humm, en a écrit le récit (pour un livre édité en 1979 par l'amicale des écoles normales des Vosges, "150 ans au service du peuple", dont on trouve de larges extraits dans le livre de l'historienne et montagnarde Emilienne Eychenne "Pyrénées de la liberté, les évasions par l'Espagne 1939-1945", éditions Privat, 1998). Dans ce récit elle parle des destructions laissées par les bombardements, 5 ans plus tôt, lors de la "Bolsa de Bielsa".
     Parti de Lannemezan le 16 juin 1943, évitant le fond de la vallée d'Aure,
le groupe, tantôt perdu, tantôt guidé par des bergers, passe dans les parages du col d'Aspin, au flanc est de l'Arbizon, au village d'Aulon, puis aux lacs de l'Oule, d'Orédon et enfin de Cap de Long, à proximité duquel il passe la nuit.

     Les deux jours suivants, Samedi 19 et Dimanche 20 juin 1943, une très longue et très dure étape (itinéraire reconstitué sur la carte ci-contre) va leur permettre d'atteindre Bielsa par les névés et les éboulis d'une succession de cols : Hourquette de Cap de Long, port de Campbieil, Hourquette de Chermentas.
     Le dernier est le port de Barroude où les évadés atteignent dans la nuit, vers 2 heures du matin, la frontière espagnole, "anéantis de fatigue et de sommeil, hébétés".
      "Nous ne pouvons rester là
, raconte Simone Arnould-Humm, il faut descendre [versant espagnol, dans le cirque de Barrosa] et, pour cela, il nous faudrait trouver le sentier qui parait-il existe.
     
[...] Nous cherchons en vain, en commençant d'essayer la pente afin de trouver un chemin praticable mais à chaque pas nous rencontrons des murailles verticales tombant sur des trous profonds ["Ils ont marché trop à droite, commente Emilienne Eychenne qui connaît les lieux, attirés par la vire du sentier des mineurs qui fait le tour du cirque de Barrosa à mi-pente"]. Nous tournons en rond plus d'une heure [...]. Finalement nous trouvons une pente un peu moins raide. [...] Une petite plate-forme de gazon [le replat herbeux probablement]. Nous nous arrêtons pour attendre les derniers mais le froid nous en chasse bien vite. Le jour se lève déjà et nous ne sommes pas encore au fond... Des pierres qui roulent et encore des pierres qui roulent, descendre et encore descendre, cela devient hallucinant. Pourtant la pente s'adoucit et le bruit du rio se fait plus distinct. Il est 6 heures quand nous y parvenons [aux alentours de la cabane actuelle] . Il nous faut maintenant descendre le cours du torrent et nous avançons dans les pierres, toujours dans les pierres.
Les pieds sont douloureux, les reins cassés, aussi nous ne progressons que très lentement. Le paysage est d'une aridité surprenante de hautes murailles surplombant la vallée [le flanc nord de la sierra de Liena, rive droite]".
      Mais : "Bientôt [vers midi] nous arrivons à l'Hospital de Bielsa [ou de Parzan]. Ce ne sont que maisons écroulées, toits crevés, portes et fenêtres arrachées, usine démantelée, pont détruit, toute l'horreur de la guerre est sous nos yeux... Plus d'habitants. Rien n'a été relevé depuis 5 ans [depuis la bolsa de Bielsa]... Pour l'instant nous élisons domicile dans une espèce de baraque [la casa Bosar ?], sans porte ni fenêtre, où l'on risque à chaque pas de passer au travers du plancher mais qui possède une magnifique couche de paille fraîche, pour nous sans doute, délicate attention des carabiniers."
     
Ils n'ont qu'une envie : se coucher dans la paille ; mais le soir deux carabiniers les obligent à faire les 8 derniers kilomètres : "Nous laissons un village en ruine à notre droite [Parzan : on y voit encore des pans de mur] mais nous avons sans doute été annoncés puisque tous les gosses sont descendus sur la petite route que nous suivons maintenant. Mais voici que dans le soir nous apercevons à
un détour du chemin une grosse agglomération. C'est Bielsa, spectacle tragique et poignant. Nous pénétrons bientôt par d'étroites ruelles pavées grossièrement. Autour de nous ce ne sont que maisons écroulées, à demi rasées [souvenir des bombardements incendiaires de juin 1938]. Amas de pierres. Quelques rares maisons sont restées intactes (photos ci-contre et ci-dessous). Voici que l'orage crève et que la pluie se met à tomber avec violence. Nous nous engouffrons dans un grand bâtiment blanc [l'ayuntamiento de Bielsa, photo ci-contre]. Nous sommes chez les carabiniers".
     
Mais peu aprés : "On nous introduisit Maria et moi dans une cuisine... je ne sais comment je me trouvai assise sur une chaise... Une femme était là nous regardant et essayait de nous parler...La femme nous tendit à chacune un verre de café au lait chaud et sucré. Je bus avidement et quand j'eus fini ce fut comme une grande souffrance. J'en aurai bu encore, j'en aurai bu des bols, des litres, des soupières.
     On vint alors nous chercher et je me trouvai bientôt avec tous mes camarades sur le seuil d'une porte basse à l'entrée d'une salle où, dans un nuage de fumée bleue, je vois s'agiter des silhouettes gesticulantes. Ce sont les conscrits de Bielsa qui achèvent leur banquet. D'abord ahurie, abasourdie, je me sens gagnée par l'enthousiasme environnant. Imaginez une salle de dimensions moyennes, blanchie à la chaux, assez basse et occupée sur toute sa longueur par une longue table à tréteaux autour de laquelle boivent, chantent, fument, rient
et gesticulent une vingtaine d'espagnols... Immédiatement on nous fait place. Nous nous installons. Cinq ou six espagnols seulement restent avec nous à table, tandis que les autres s'entassent comme ils peuvent, dans les coins de la salle.
On nous sert une panade réconfortante (ils n'ont rien d'autre à manger) et avec quelques amandes vertes circulent les porons de rancio. La tête renversée en arrière, la bouche largement ouverte, ils laissent couler, de haut, le filet de vin. Ils boivent éperdument ce vin chaud d'Espagne et nous en offrent... Je bois aussi. Immédiatement le feu du vin fouette ma torpeur ; maintenant je vois, j'entends ; un enthousiasme indicible me réveille : je suis en Espagne ! ... On nous offre des oranges et un jeune espagnol d'un geste large nous apporte deux porons de Rancio... Pour nous ils chantent... Nous leur répondons par une marseillaise qui éclate, bondit, s'élance. Maintenant de tout notre coeur nous chantons les Pyrénées, ces Pyrénées que nous venons de vaincre."
     
 "Et les évadés de France, poursuit Emilienne Eychenne, vont être invités au bal des conscrits, et Simone gratifiée de nombreuses oeillades. Malgré la fatigue ils danseront ("dans l'état où nous sommes c'est de la folie pure [...] ; mais il fait bon, quelquefois, être fou")... Les musiciens sur des tonneaux, les carabiniers au fond de la salle. Ceux-là n'ont pas l'air content du tout ; des filles et des garçons non plus".
     

    Donc accueil chaleureux malgré tout de la part de la population, mais sévérité des carabiniers.

    
Mais,
pour le groupe d'évadés, ce sera ensuite des interrogatoires, puis, pendant des semaines ou des mois, la prison à Barbastro, suivie, pour certains, d'un internement au camp de Miranda del Ebro, avant de retrouver la liberté et de partir pour l'Afrique du nord ou l'Angleterre.
 

  On peut citer d'autres évasions ayant eu lieu dans la région du cirque de Barrosa :
   *  A partir d'un camp de toiles (le "Camp Rollot") qu'il avait installé en 1922 dans la vallée de La Glère (celle qui mène au refuge du même nom au-dessus de Barèges), à hauteur (1537 m.) des anciennes cabanes de Camou, un aumonier scout, le père Antoine Dieuzayde, organisa pendant la Seconde Guerre mondiale, le passage en Espagne de nombreux juifs, résistants, aviateurs, passage qui se faisait en deux journées de marche, par le refuge Packe, la Hourquette de Bugarret, la Hourquette de Cap de Long, le port de Campbieilh, et finalement le port de Barroude et donc, là aussi, le cirque de Barrosa  (Céline Bonnal, A la découverte des cabanes de bergers en vallée de Barèges, éditions MonHélios, Pau, 2014, p. 49-50).

     *  Dans la page consacrée à l'histoire du port de Plan on trouvera, en note 9, un lien pour le beau et instructif récit d'une telle évasion (une "odyssée") par ce col frontalier, en vue de gagner l'Angleterre en octobre 1943, dont l'auteur est Henri Cabannes, alors agé de 20 ans, actuellement mathématicien membre de l'Académie des sciences (cliquer ici pour y accéder directement).
  

     ( SOURCES :
     - d'Emilienne Eychenne, historienne :
         * un article du n° 1 de la revue
Pyrénées magazine, janvier-février 1989, pages 66-73 : " Les portes de la liberté" ;
         * le livre  
" Pyrénées de la liberté"
, les évasions par l'Espagne 1939-1945, éditions Privat, 1998, qui reprend presque en intégralité le texte de la première édition de 1983, parue aux éditions France-Empire ;
    - de Gérard de Clarens,un article dans la revue
Pyrénées, n° 236, octobre 2008, pages 415-422 : "Les évadés de France par les Pyrénées, 1940-1945" ;
    - le livre
"150 ans au service du peuple", édité par l'amicale des écoles normales des Vosges en 1979, tome II, chapitre V de la 4e partie : "Des Pyrénées aux geôles de Franco";
    - de Frédéric Sabourin, le livre "Franchir les Pyrénées, sur les chemins de la liberté", éditions Ouest-France, 2011 )

  
             
            
 A gauche : Monument à la mémoire  des évadés de France, sur la D 618, à hauteur de la chapelle des Templiers ;
                
A droite : tombe du cimetière de Tramezaygues.

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