Chemin des mines

      Carte de Roussel

       
     (Carte générale des monts Pyrénées et partie des royaumes de France et d'Espagne. Par Roussel, ingénieur du roi,
Eau-forte,  fin du XVIIIe siècle)                                                      
  
                                                       
Copyright : Musée Paul Dupuy, Toulouse                                                 
                                                                                    

  
                                                 
                    Echelle : 1/330000

                                                 Le nord est en bas, le sud en haut (note 1).
                                                                                                                                                                                               
                     
   
   La carte de Roussel
est une carte de l'ensemble des Pyrénées, commandée par le Régent à des fins militaires, levée entre 1716 et 1719 par Roussel, ingénieur du roi, et La Blottière, un autre ingénieur géographe auteur d'une légende, et gravée en 1730, à l'échelle du 1/330000. L'exemplaire dont une partie est reproduite ici date de la fin du XVIIIe siècle. C'est une carte approximative où le relief est donné par des montagnes imaginaires en perspective cavalière, et sans cote d'altitude (note 1).
    L'image ci-dessus reproduit la partie de la carte centrée sur les vallées de Bielsa, d'Aure et "de Barèges" (qui autrefois désignait la haute vallée du gave de Pau, en amont des gorges de Pierrefitte, le "pays Toy" actuel). La partie colorée en vert est reproduite ci-dessous.
   
   
La toponymie est plus ou moins différente de la toponymie actuelle (note 2). La frontière est marquée par un pointillé, à mi-hauteur de l'image (note 3), sur lequel se greffe un autre pointillé, la limite entre Comminges et Bigorre.
    

                          
    
   Agrandissement de la partie de la carte (dans le cadre vert) comprenant les hautes vallées d'Aure et de Bielsa, et la vallée de Pineta (avec la "Chapelle de Pinede") .
   
   Au centre y figure le "Port de Birousse", qui est certainement le port de Barroude (ou de Barrosa) actuel. Le chemin qui l'empruntait passait donc par la vallée de Barrosa, le cirque de Barrosa et la vallée de La Géla. Les ports voisins, Port Vieux et port de Bielsa, sont bien figurés. Le "Port de Badet ou d'Aure" est le port de Campbieil (note 4).
   Remarquer l'"Hopital de Bielsa", c'est-à-dire l'Hôpital de Parzan, placé (probablement par erreur ou approximation) un peu en amont du confluent des rios Barrosa et Pinara (alors qu'il était vraisemblablement en aval) (note 5), et symbolisé comme une chapelle.
   Symétriquement, côté français, est signalé de la même façon l'"Hopital de Chaubère" : c'est l'hôpital qui incluait alors la chapelle dite des "Templiers" (seule encore debout aujourd'hui, avec son clocher-mur, pas loin du hameau de Chaubère : image ci-contre), les Templiers étant cet ordre de moines-soldats, fondé au début du XIIe siècle, au service des pélerins et des voyageurs, en particulier sur les chemins donnant accés aux cols (note 6).
   Les chemins empruntant les trois ports ("Birousse", Vieux et Bielsa) convergent, côté français, vers l'hôpital de Chaubère, et, côté espagnol, vers l'hôpital de Bielsa où aboutit également celui qui passe par le port d'Héchempy.
   Plus à l'est figurent deux autres "hopitaux" ou "hospices", celui de "Rioumayou" côté français, et celui d'"Arragon" côté espagnol, de part et d'autre du port de Plan, sur l'ancienne voie romaine traversant les Pyrénées dite "la Ténarèse" (voir la page consacrée au port de Plan).
                                                                                                                   
    "Chapelle des Templiers" (Photo de Louis Drouot, figurant à la page 71 de son beau livre, sorti en octobre 2006,
"Pyrénées, fugue en sol sauvage", éditions Toillies, 2006, récit, illustré de trés belles photos, d'une traversée à skis et à pied des Pyrénées, par étapes réparties entre 1989 et 2000 ; on peut s'en faire une idée et l'acheter en ligne à l'adresse : http://www.pyrenees-fugue.com ).                                                                                                         >
   
    A noter aussi dans la carte, au-dessous du nom "Aragnuet" (Aragnouet, dont l'origine est Aragonet, petit Aragon, ou, autre hypothèse, prunellier en occitan) le signe conventionnel d'une usine, associé au mot "Forgeron" : c'était probablement une forge et peut-être y traitait-on un minerai de fer. C'est en tout cas le signe de la vocation minière, déjà, de la région (note 7).
   "La Canalle" est le port de La Canau, passage le plus court pour aller de Héas dans la vallée de Pineta et à Bielsa (note 8).
   Le Port d'Estaubé est sans doute le port neuf de Pinède actuel, au sud du Port Vieux (celui qui fait communiquer les vallées d'Estaubé et du rio La Larri).
   Remarquer l'ancien et éphémère Lac de Héas, sur le cours du gave de Héas, en aval du cirque de Troumouse, entre la chapelle d'Héas et Gèdre, juste en amont du confluent avec le gave d'Estaubé, au lieu-dit "l'Araillé", où, comme ce nom l'indique, un chaos rocheux encombre la vallée (note 9).

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NOTES :
    1.  Selon l'usage pour les cartes militaires de l'époque le sud est en haut, dans la position d'un territoire à conquérir. Roussel s'est chargé de la partie occidentale des Pyrénées, La Blottière de la partie orientale.
    Etait associé à la carte un ensemble de manuscrits (reproduit dns le Bulletin Pyrénéen entre 1911 et 1916, annoté par l'abbé François Marsan pour la partie occidentale), sous le titre : "Légende de tous les cols, ports, et passages qui vont de France en Espagne, traversant les Pirénées depuis le royaume d'Arragon jusqu'à l'Océan, les endroits d'où ils partent, où ils vont aboutir, et le temps qu'il faut d'un lieu à un autre d'un pas réglé", et mémoire relatif à la carte du Sr Roussel en l'An 1725.
    Cette
"sorte de carte routière militaire à l'usage des officiers" a été rééditée jusqu'à l'époque de Napoléon 1er, et utilisée en 1813 et 1814 par les armées françaises. Elle succédait à la carte des Pyrénées de Sanson, éditée de 1675 à 1719. Elle a été utilisée par Ramond de Carbonnières à partir de 1792 pour ses "Voyages au Mont-Perdu".
   (sources : Claude Dendaletche, Pyrénées, Guide bibliographique illustré, Aubéron, et, sous la direction de André Lévy, Dictionnaire des Pyrénées, Privat).
(retour à la carte, à la légende)
  
   2.
Chisagües est appelé "Chitagnei".
    Dans la carte Roussel, le massif de la Maladeta
(hors du présent extrait) est nommé "Montagne Maladette", et le village d'Aneto, "Netou", sans doute par transcription phonétique gasconne (les aragonais prononçant "Anetou", avec accent tonique sur le e de Aneto, les français n'ont retenu que les syllabes accentuées, ne et tou, et ignoré la première). C'est là l'origine du nom "Nethou", encore, mais de moins en moins, utilisé en France, même dans le Luchonnais, depuis que Henri Reboul (1763-1839, naturaliste et géodésien, qui a été le premier à identifier le point culminant du massif) l'a repris le premier avec cette graphie (où le h s'explique sans doute par la culture savante française) , en écrivant dans un mémoire paru en 1822 : "Ce sommet [...] est désigné quelquefois sous le nom de pic DE  NETHOU, du nom du village espagnol le plus voisin" . A noter que dans ce village (au sud-est du massif, dans la vallée de la Noguera Ribagorçana) et dans toute la contrée c'est le nom de "Malahitta", mauvaise pique, qui était donné au massif, plus précisément au pic du Milieu). La graphie correcte "Aneto" a été rétablie par le géologue espagnol Lucas Mallada (1841-1921) en 1878.   (retour au texte)
  
   3.
A noter que ce pointillé annexe à l'Espagne le val d'Ossoue : mais c'était là une frontière plus pastorale que politique, les pâturages du val d'Ossoue, du moins les plus hauts, étant à cette époque réservés aux bergers espagnols ;  il en reste une trace : le nom "Barranco d'Ossoue". D'ailleurs, sous la Révolution, lors de la guerre entre la France et l'Espagne entre 1793 et 1795, c'est bien par le port de Boucharo que passe la véritable frontière puisqu' un régiment français campe sur le col qui prend à cette occasion le nom de" col des Tentes" (au-dessus de la "cabane du soldat"), tandis qu'il y avait un corps de garde espagnol au-dessus, au sommet du Taillon.
   (source : Annie Brives, Pyrénées sans frontière, Cairn, 2000).
   (retour au texte)

   4. Dans sa légende Roussel dit : "Port de Birousse, à l'extrémité d'un vallon qui fait partie de la vallée d'Aure ; n'est pas fréquenté par les habitants de la vallée d'Aure, qui passent par le port de Bielsa, mais il sert aux habitants de la vallée de Barèges, qui passant par le vallon de Cambiel, descendent de ce port à pied seulement dans une des branches de la vallée de Bielsa [la vallée du rio Barrosa]. On compte que pour aller de Gèdre, vallée de Barèges, à Parçan, vallée de Bielsa, il faut 11 heures en été." A noter qu'il ne parle pas du vallon de Badet et de la Hourquette de Chermentas qu'on doit traverser entre le Port de Badet (ou d'Aure, ou de Barèges, ou actuellement port de Campbieil) et le port de Barroude. Pour aller de Gèdre à Bielsa ce passage est plus facile que le port de La Canau.
      Du Port Vieux il dit : "ce chemin [...] n'est guère fréquenté, n'étant praticable que pour les gens de pied, et étant plus long et bien plus difficile [peut-être avant l'aménagement du chemin dans la vallée de La Géla] que celuy du port de Bielsa". Cependant, au sujet de ce dernier, il signale son étroitesse "entre deux roches", et les dalles glissantes du côté français.
  

 
                          
  
Les cols de la région du cirque de Barrosa, à l'est du port de Barroude :
    -
à gauche : le Port Vieux (en bas et à gauche de la photo, versant français à droite), et le pic de Port Vieux (en haut et à droite) ;
    -
à droite : le port de Bielsa, versant espagnol
(au deuxième plan, le pic de Garlitz, et, à droite, le pic d'Aret).
   Voir aussi la page de photos consacrée à la
vallée du rio Pinara, et celles consacrées au Port Vieux
et au port de Bielsa.

   Les ports de "Modanc" (Moudang, ou port de Trigoniero, 2495 m., et de "Rivière" (ou" Riuière", Arriouère, 2588 m., difficile) sont à peu près bien placés, mais le tracé des chemins qui en descendent côté espagnol est faux (dans la réalité celui du port d'Arriouère se branche sur celui du port de Trigoniero, qui atteint le rio Barrosa en aval de l'Hôpital de Parzan). A noter que le port de Moudang a été longtemps fréquenté par les contrebandiers pour faire passer des marchandises entre la vallée du Moudang (donc la vallée d'Aure) et la vallée de Bielsa : d'où l'existence dans le passé (en fonction jusqu'à l'entrée de l'Espagne dans l'Europe) d'un poste de douane (ou de carabiniers) au débouché de la vallée de Trigoniero dans la vallée du rio Barrosa, 1,5 km en aval de l'Hôpital de Parzan.  (retour au texte)
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 5. Sur sa carte au 1/100.000 des Pyrénées Centrales, élaborée entre 1877 et 1902, Franz Schrader inscrit "Hospital (Ruines)" un peu en aval du confluent des rios Barrosa et Pinara (voir une page où est reproduite une partie de cette carte, et la page consacrée aux installations minières de l'Hôpital de Parzan).  (retour au texte)

   6. Cette chapelle (photos ci-dessous) se situe  en haute vallée d'Aure, au bord de la route D118, au carrefour des routes de l'Espagne et de Piau-Engaly, près du hameau de Chaubère et du village du Plan, au confluent des vallées de La Gela, de Badet, et de Saux, où convergent, à 1325 m. d'altitude, les chemins qui descendent des cols (ou ports), qui, à l'extrémité de ces vallées, font communiquer la vallée d'Aure avec l'Espagne ou la vallée du Gave de Pau (carte ci-dessous). Actuellement (année 2012) elle est en cours de restauration.
   Dans les années 1820 le bâtiment de l'hospice existait encore : J. Cervini, auteur du texte qui accompagne le recueil de lithographies de A.-I. Melling, "Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises" (voir la note 9), écrit : "[...] nous arrivâmes à la maison de Chaubère. Cette habitation, qui était autrefois un hospice tenu par les Templiers, n'est plus aujourd'hui qu'une chétive auberge, exploitée par un mntagnard pour son compte".

 
   En fait l"'hôpital de Chaubère", et la chapelle qui en faisait partie, ont été construits (comme d'ailleurs l'Hôpital de Parzan qui est son pendant en Espagne), au XIIe siècle (entre 1160 et 1170), non par les Templiers, mais par l'autre ordre religieux chargé de la protection des pélerins, l'ordre des Hospitaliers (ou Chevaliers) de St-Jean de Jérusalem. Il faisait partie intégrante de la commanderie d'Aragnouet (commanderie d'Aure), qui au début du 14e siècle perd son statut de maison-mère au profit de la commanderie de Poucharramet (près de Rieumes).
    L'hôpital a été pris en charge par cet ordre jusqu'au 17e siècle, ensuite par des communes de la vallée d'Aure et le clergé de celles-ci. Il n'en reste rien.
    La chapelle a plusieurs autres noms : "Chapelle (Notre-Dame) de l'Assomption", "Notre-Dame des Hospitaliers de St-Jean de Jérusalem", "chapelle (ou hospice) du Plan". Elle a été dépouillée de son orfèvrerie pendant la Révolution .
    Le clocher-mur est séparé de la chapelle. Il a été construit plus tard (il porte une date, 1876, mais qui correspond sans doute à une campagne de restauration)
(voir le site Montagne Pyrénées).
    La chapelle dite des Templiers est un jalon sur un des chemins de Saint-Jacques de Compostelle.

 
       


 Chapelle dite des Templiers :
   -
ci-dessus : vue de la route D118 à gauche, le chrisme au fronton de la porte à droite ;
   -
ci-contre : l'intérieur, à gauche, et la vierge noire, protectrice des Templiers, tenue dans un lieu secret mais qu'on y transporte lors de cérémonies, à droite.

    Sur le fronton de la porte d'entrée de la chapelle est gravé un "chrisme" typique des vallées d'Aure et du Louron, constitué (schéma ci-contre) par les lettres grecques Chi (X) (effacée dans ce chrisme dans sa partie supérieure en raison d'un défaut de la roche), et Rho ([P), monogramme du Christ, auquel sont ajoutées les lettres Alpha et Oméga ; et la lettre S ([pour Sanctus-Spiritus, qu'on trouve surtout dans les chrismes de l'Aragon, notamment à la cathédrale de Jaca), soit le Fils, le Père, et le Saint-Esprit ; un trait horizontal représente la croix ; le tout est inscrit dans un cercle étoilé, ou un disque (solaire ?) (voir, entre autres, la page d'un site consacré aux églises des vallées d'Aure et du Louron).

     Installés au point de convergence de chemins transfrontaliers ou au pied des passages de montagne les plus fréquentés, les hospices et les hôpitaux étaient destinés à servir d'abri en cas de mauvais temps, à porter secours aux voyageurs, et à leur offrir,
comme les refuges actuels, le gîte et le couvert. Ramond a écrit : "Dans les passages fréquentéset qui sont praticables pour les bêtes de somme, il y a ici [dans les Pyrénées] comme en Suisse et en Italie, des Hospices appelés Hôpitaux. Dans les Alpes, il n'y en a communément qu'un à chaque passage , et il est placé au plus haut de la montagne [comme au col du Grand-St-Bernard]. Dans les Pyrénées il y en a ordinairement deux, qui sont situés au bas des deux montées".
    Le mot "hospice" s'applique plutôt aux établissements gardés par des civils, seigneurs puis communautés villageoises, et offrant aux voyageurs une aide matérielle de courte durée (une nuit), tandis que le mot "hôpital" s'applique plutôt aux établissements tenus par des religieux, ordres de moines-soldats (Templiers, ou Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem), ou clergé séculier des paroisses proches, ajoutant à l'aide matérielle une assistance spirituelle, au cours d'un hébergement qui pouvait être de plus longue durée.
    
    Voici une illustration, littéraire de ces hospices, qu'on doit à Gustave Flaubert qui, lors d'un voyage dans les Pyrénées en 1840, à l'âge de 19 ans, séjourne à l'Hospice de France avant de monter au port de Vénasque : "[...]. Avant de gravir le plus rude, on s'arrête à l'hospice, grande maison nue au dehors comme au dedans, où nous n'avons vu que les enfants du gardien qui se taisaient en nous regardant. La cuisine est haute et voûtée pour soutenir le poids des avalanches ; des meurtrières dans les murs remplacent les fenêtres, et quand on ferme les auvents, il fait nuit. La fumée sortait en nuages du foyer, et le vent qui venait du dehors passait sur les murs noirs et l'agitait autour de nous sans l'entraîner en se retirant. Des chênes dégrossis, placés devant le feu servent de bancs, et bien des belles voyageuses qui venaient là s'y asseoir au mois d'août, en compagnie, heureuses d'être dans les montagnes et de pouvoir le dire, ne pensent guère que quelques mois plus tard, sur ces mêmes bancs, dans les nuits d'hiver, viennent s'asseoir aussi, armés et sombres, les contrebandiers et les chasseurs d'ours. On ferme les ouvertures avec du foin et de la paille, la résine éclaire la voûte, et l'arbre brûle dans cet âtre sombre autour duquel sont réunis quelquefois jusqu'à cinquante hommes, montgnards égarés, chasseurs, contrebandiers, proscrits. Tous se rangent en cercle pour se chauffer ; les uns guettent les bruits de pas sur la neige, les autres laissent venir le jour et fument sous le manteau de la cheminée. Je crois qu'on y cause peu, et que le vent qui rugit dans la montagne et qui siffle dans les jointures de la porte y fait taire les hommes ; on écoute, on se regarde, et quoique les murs soient solides on a je ne sais quel respect qui vous rend silencieux".
   Beaucoup de ces "refuges" anciens ont disparu, mais ont laissé des toponymes : Hospital, Hospitalet, Espitau, Astau.
  

    Autre illustration littéraire d'un hospice du versant espagnol des Pyrénées, celle laissée par Ramond de Carbonnières qui, de passage à l'hospice de Boucharo le 8 novembre 1792, la décrit ainsi dans "Les carnets pyrénéens" (édition MonHélios, p. I-139) : : "Le mouvement de l'hospice était considérable ; les muletiers, les marchands, les contrebandiers, les gardes, chacun s'agitait à sa manière. Les uns jurant, les autres parlant bas ; celui-ci fuyant, celui-là spolié, d'autres à la chasse de leur proie à travers les précipices du Taillon. Là, des partages de l'argent passé en fraude, ici des partages de captures, chacun soupirant après la nuit qui couvre la perfide industrie de tous. L'hospitalier jaloux battant sa femme, la femme fuyant dans ces déserts, le mari la cherchant, désolé, le flambeau à la main, les filles de l'hospice profitant de l'absence de tous deux, et les assistants espionnant à la place des maîtres les intérêts des passagers, prêtant une main aux fraudeurs et l'autre aux commis, tel était le mouvant tableau des premières heures de la soirée ; quand [suivit] une nuit profonde mais sereine, favorable à tous les desseins, dispersant cette inquiète cohue nous fûmes livrés à la grossière société des cinq ou six habitants de ces sauvages lieux, à la conversation des furies de cet enfer, aux taciturnes inquiétudes du mari, et moi-même objet de plus désagréables soupçons, ayant à me méfier de ces gens pour qui ma curiosité cachait d'hostiles desseins, incertain de l'effet que pourrait produire plus bas la nouvelle qu'un homme qui n'était ni émigrant, ni contrebandier semblait visiter les boulevards de la contrée, au milieu des inquiétudes de guerre qui occupaient les esprits, je passai une soirée peu agréable, mangeant avec peu d'appétit les membres encore palpitants d'une brebis qui vivait lors de notre arrivée, et nous allâmes nous coucher tout habillés sur des lits d'une dégoutante malpropreté dans des chambres dont les fenêtres, toutes grillées de fer, avaient l'air des soupiraux d'une prison".      (retour au texte)

  (Au sujet des hospices ou hôpitaux voir, dans ce site, d'autres pages sur :
                        - l'
Hôpital de Parzan ;
                        - le
port de Plan (notamment la partie consacrée à son histoire).
 
   7
.
Dans le livre de Frantz-E. Petiteau, Autrefois en vallée d'Aure (édition Alan Sutton, 2005), p. 165, Yvan Tixador dit, aprés avoir signalé qu'"on exploitait déjà au XVe siècle le fer
dans le val de La Géla", qu'au XVIIe siècle une forge était en activité à "Aragnouet qui utilisait le minerai de fer du Moudang et des mines de Bielsa [sans doute celles du pic Mener]". Il s'agit donc vraisemblablement de cette forge.
    D'ailleurs
dans ses notes de la légende de la carte de Roussel, F. Marsan parle "d'une ancienne forge, bâtie par Marguerite, dame de Devèze, en 1629", à l'embranchement du chemin du Moudang, au confluent des Nestes d'Aure et du Moudang (sur la carte de Roussel les localisations sont approximatives). Juste en aval du pont on voit encore ce qui reste de cette forge.
  
 Dans "Itinéraire descriptif et pittoresque des Hautes-Pyrénées françoises", tome III (p. 43), Pierre Toussainr de La Boulinière écrit, en 1825 : "On aperçoit à l'entrée de cette gorge [vallée du Moudang], les ruines d'une ancienne forge qui servait à fondre le produit d'une mine de fer située sur le port. Les forêts environnantes fournissaient le bois nécessaire à cette fonte. On ignore les causes qui ont fait abandonner cette exploitation". Il s'agissait probablement d'une" forge à la catalane".
    
   ( au sujet de cette forge
voir dans le présent site la page consacrée à l'histoire de l'activité minière dans la région du cirque de Barrosa), et une page du site de Jean Prugent sur la vallée de Moudang).  
                               
(retour au texte)


    Extrait de la carte de Cassini (dressée entre 1772 et 1777) où figure la "Fge d'Aragnouet", et photo montrant des vestiges, restaurés, de cette forge.           >  

   8.
Canau, ou Canaou, ou canal en espagnol : c'est bien par un "chenal", ou une cheminée, raide, étroite en bas entre deux énormes piliers de calcaire dévonien blanc, mais évasée vers le haut, creusée dans le sud de l'enceinte du cirque de Troumouse, qu'on atteint ce port (2686 m.) côté Héas. Ramond fait dire à de Saint-Amans (Voyages au Mont-Perdu...1801, p.243) : "Il faut que les habitans de Héas soient étrangement épris de l'Espagne pour s'être avisés de la chercher par une route semblable". Et Chausenque écrit (dans Les Pyrénées ou voyages pédestres, Monhélios, 2006, t.1, p.376) : "C'est là qu'il faut gravir, non sur le roc solide, mais sur des neiges glissantes, ou, ce qui est pire, sur de menus débris qui fuient sous les pieds [...] En deux heures depuis les couïlas, j'atteignis les bords ébréchés de l'entonnoir, et à l'instant, d'une des plus hautes crêtes des Pyrénées, je vis se creuser sous mes pieds le précipice immense de Pinède".


<  Photo de la Canau prise par Lucien Briet le 14 août 1902, illustrant son article  La crête de Bounéou dans l'Annuaire du CAF, 1902, p. 176.

  
    
     Malgré cette difficulté (il est vrai atténuée par des murettes aujourd'hui disparues) le port de La Canau était un lieu de passage entre le sanctuaire d'Héas et celui de la vallée de Pineta,
fréquenté (même l'hiver), par les habitants de la vallée de Barèges et ceux de la vallée de Bielsa pour franchir la crête frontière. Il se passait à cheval au début du XVIIIe siècle, et encore autour de 1900 des aragonais n'hésitaient pas à l'emprunter avec des mulets achetés dans les foires françaises.  (retour au texte)


                           
   Montage de PHOTOS montrant :
  -
à gauche : le port de La Canau, tel que le voyaient, au mois de juin, peu de temps après avoir quitté Héas, les voyageurs entreprenant de franchir ce port pour se rendre à Bielsa, sur le versant espagnol, par la vallée de Pineta ("Ce port, vu d'ici, se montre sous un étrange aspect. C'est au haut des montagnes empilées, c'est entre deuc énormes promontoires blanchâtres qui semblent menacer le ciel que se montre l'étroite fente qu'il faut traverser. Trois heure de rapide ascension suffisent à peine pour l'atteindre ; et cependant on distingue de Héas un homme qui la franchit" écrit Ramond dans ses Carnets pyrénéens, éditions MonHélios, 2014, p. II-19)
  -
en haut, à droite : le hameau de Héas, avec sa chapelle, et l'actuelle auberge de La Munia (le bâtiment blanc proche de la chapelle) ;
  -
en bas, à droite : du chaos de l'Araillé, vue vers l'amont (au fond, le cirque de Troumouse) ; l'ancien lac temporaire (voir la note 9) occupait l'espace où l'on voit sur la photo la route et le bouquet d'arbres (qui cachent la chapelle d'Héas)
     (voir aussi, dans la page consacrée à la haute vallée du rio Barrosa, en note 1, 3 photos d'un cercle de pierres préhistorique dans les pâturages entre Héas et Troumouse, et du paysage environnant).

                           
   La chapelle de Héas photographiée, avant sa destruction partielle par l'avalanche du 23 janvier 1915 et sa reconstruction ultérieure, par Lucien Briet (en 1897) à gauche, et Jean Bepmale (au fond, La Munia) à droite (au sujet de la chapelle d'Héas voir une vidéo, publiée le 28-4-2014, intitulée Chroniques du Patrimoine Culturel Pyrénéen (2) dans laquelle Patrice de Bellefon présente la chapelle : cliquer ici) ).
  

  9.
Ce lac figure aussi sur la carte de Cassini (voir les images ci-dessus et ci-dessous) dont les feuilles des Pyrénées ont été achevées dans les années 1780. Il avait près de 2 km de long. Il s'était constitué le 17 mai 1650 en amont d'un barrage formé à cet endroit par un trés gros éboulement de rochers tombés du flanc gauche, granitique, de la vallée (montagne de Poueyboucou) dont témoigne encore ce chaos rocheux nommé "l'Araillé" [voir les images ci-dessous]). C'est la moitié d'un pic, dit "pic des Agudes", qui s'est effondrée, et brisée dans sa chute en mille débris énormes . Cet éboulement s'est produit aprés trois jours d'un déluge lié à un violent orage (il est aussi fait mention par certains d'un séisme concomitant ; il semble d'ailleurs qu'un autre lac se soit formé en aval, au-dessus de Gèdre, au lieu-dit "La Peyrade",  pour la même raison).
   138 ans aprés, dans la nuit du 4 au 5 septembre 1788, sous l'effet d'un autre violent orage et de pluies diluviennes, le barrage naturel a cédé sous le poids des eaux et le lac s'est vidé d'un coup, causant en aval d'importants dégats jusqu'à Luz et même jusqu'à la sortie des gorges de Pierrefitte, et faisant sans doute beaucoup de victimes.
   Il se trouve que le naturaliste Florimond Boudon de Saint-Amans était venu, le 15 août de cette même année 1788, assister au pèlerinage annuel à la chapelle de Héas. Il avait vu en remontant la vallée "une immensité de pierres fracassées sur lesquelles la vue s'égare" [chaos de l'Araillé], et en amont, "au lieu de torrents écumeux, un lac immobile qui réfléchit les cieux comme un vaste miroir, enfin [...] une haute montagne toute chargée de neige, toute couverte de glaciers azurés, qui termine la perspective" [les falaises du cirque de Troumouse]. C'est moins de trois semaines après que ce lac a donc disparu brutalement. Il a fait le récit de ce voyage dans son livre Fragmens d'un voyage sentimental et pittoresque dans les Pyrénées, ou lettre de ces montagnes, 1789, qu'on peut consulter dans le site Gallica de la BNF ; la description de ce très "pittoresque" pèlerinage est à lire,
soit dit en passant, entre les pages 137 et 151 : la grande foule franco-espagnole, les dévotions superstitieuses, la préparation de la soupe, une nuit "bachique" grâce à une outre de vin espagnol juste avant la messe, etc...
   (sources : http://www.lacsdespyrenees.com/legendes.php ; Alain Bourneton, Rivages pyrénéens, Milan, 1989, p.80-83 ; Annie Brives, Pyrénées sans frontière, Cairn, 2000, p.135 ; Les Pyrénées et leurs légendes, Lacour, p.104-105, anonyme, reproduction d'un livre ancien).
       
                                           
  
   En haut : lithographie, légendée "Vallée et chapelle de Héas", de Antoine-Ignace Melling, extraite de l'ouvrage "Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises et dans les départements adjacents", publié à Paris entre 1826 et 1830, avec un texte de Joseph-Antoine Cervini (reproduite ici avec l'autorisation de la Bibliothèque municipale de Toulouse, où l'ouvrage est consultable sur la bibliothèque numérique : la lithographie figure à la page numérique 142).
   Le lac (qui figure sur la carte de Cassini,
ci-contre)
s'étendait entre le chaos de l'Araillé, au premier plan, et la chapelle de Héas qu'on voit au loin   Cette lithogaphie est une gravure à partir d'un dessin à l'encre sépia et au lavis, tiré par Melling d'une esquisse sur les lieux, succincte quant aux éléments naturels. Sur le chemin qui mène à la chapelle on devine une longue file de pélerins : l'esquisse a été réalisée un jour de pélerinage. Au fond, à droite : le cirque de Troumouse.
  
    
En bas : lihographie, légendée "Vallée d'Héas, Hautes-Pyrénées", de Louis-Julien Jacottet, extraite de l'ouvrage "Souvenirs des Pyrénées" paru sous la forme d'un album de 50 planches publié en 1835-1836, reproduit dans une édition Interlivres. Le pont de vue est le même que sur la lithographie de Melling.

   
A propos de lac : dans la région du Mont-Perdu figure aussi le lac nommé "Lac du Mont-Perdu", appelé aujourd'hui Lac glacé (ou Lac du Marboré). Mais Roussel y fait naître le Gave de Pau, erreur relevée par Ramond lorsqu'il visite le lac aprés avoir gravi le couloir de Tuquerouye, le 13 août 1797 ("C'est à tort que Roussel fait remonter à son lac la source du Gave... Il ne lui donne le Gave que pour lui ôter la Cinca" note-t-il dans Voyages au Mont-Perdu..., 1801, p.118-119).   (retour au texte)

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